Dans de nombreux pays confrontés à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans le secteur de la santé, le numérique apparaît de plus en plus comme une solution incontournable pour garantir la soutenabilité des systèmes de soins. La Tunisie s’inscrit désormais pleinement dans cette dynamique, avec un choix assumé : investir massivement dans la transformation digitale, tout en imposant un contrôle rigoureux.
Le gouvernement tunisien a décidé d’accélérer la réalisation du projet de numérisation du secteur de la santé. Le lundi 9 février, le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, a reçu Lassâad Ben Dhiaf, président-directeur général de Tunisie Télécom, afin de lui confier une mission structurée autour de quatre axes majeurs.
Quatre priorités pour transformer le système de santé
Le projet repose sur :
- Le déploiement de solutions Cloud 100 % tunisiennes, accessibles aux établissements sanitaires et administratifs.
- La connexion Internet haut débit de tous les établissements de santé, en particulier les structures de base.
- L’intégration de l’intelligence artificielle dans les services de santé.
- La mise en place d’un centre d’appel numérique avancé pour l’orientation des citoyens.
Connecter tous les établissements, surtout ceux en première ligne
En généralisant l’accès à Internet haut débit dans les établissements de santé, notamment ceux situés en « première ligne », l’État tunisien vise une amélioration directe de la qualité et de la sécurité des soins.
La connectivité constitue en effet la base indispensable au fonctionnement des services numériques. Sans Internet fiable, impossible de mettre en œuvre des solutions facilitant le référencement des patients, réduisant les retards de diagnostic, les doublons d’examens ou encore l’engorgement des hôpitaux.
Elle ouvre également la voie à la télémédecine et à la télé-expertise, élargissant l’accès aux spécialistes, réduisant les déplacements coûteux et accélérant la prise en charge, notamment dans les zones éloignées.
Sur le plan logistique, une meilleure connectivité optimise le suivi des stocks de médicaments, vaccins et consommables, limitant les ruptures et les pertes. Elle permet enfin une remontée plus rapide des données, renforçant la surveillance épidémiologique et la capacité de réponse en cas de crise.
Miser sur un Cloud 100 % tunisien : souveraineté et résilience
Le choix d’un cloud entièrement tunisien vise avant tout à renforcer la souveraineté nationale sur les données de santé, considérées comme particulièrement sensibles.
En hébergeant et traitant ces informations sur le territoire tunisien, l’État réduit les risques d’extraterritorialité, de dépendance à des juridictions étrangères ou de changements contractuels imposés.
Un cloud local facilite également les audits, la traçabilité, la gestion des accès, des clés de chiffrement, ainsi que des clauses claires sur la réversibilité et la sous-traitance.
Sur le plan technique, cette solution pourrait réduire la latence et améliorer la continuité de service pour des outils critiques tels que la télémédecine, le dossier patient ou l’imagerie médicale. Bien architecturé — avec redondance, sauvegardes immuables, supervision et plans de reprise testés — il apporterait une résilience adaptée aux services essentiels.
Enfin, ce cloud local soutiendrait l’économie tunisienne, les emplois qualifiés et l’innovation, à condition de maintenir des standards élevés de cybersécurité et une gouvernance stricte des données.
L’intelligence artificielle, levier de modernisation
L’intégration de l’intelligence artificielle représente une opportunité stratégique pour accélérer la modernisation du système de santé tunisien, dans un contexte marqué par des défis de ressources et de fortes disparités régionales.
En consolidant des données aujourd’hui fragmentées entre les établissements, la CNAM et différents programmes nationaux, l’IA permettrait de construire des tableaux de bord fiables pour une planification plus éclairée et un ciblage des priorités, notamment la réduction des déserts médicaux.
Elle pourrait également alléger la charge administrative du personnel soignant grâce à l’automatisation de tâches comme la saisie, le codage des actes ou la gestion des rendez-vous. Ce temps gagné pourrait être réinvesti dans le soin, améliorant la prise en charge tout en réduisant les erreurs.
Sur le plan clinique, l’IA renforcerait la sécurité des patients et l’uniformisation des pratiques, avec des outils d’aide au diagnostic — notamment en imagerie — et des systèmes d’alerte médicamenteuse utiles dans les régions manquant de spécialistes.
En santé publique, l’analyse prédictive appliquée aux données tunisiennes faciliterait la détection précoce des crises sanitaires, la prévision des besoins en médicaments ou en lits d’hôpital, et des interventions plus rapides et équitables.
Un centre d’appel numérique pour mieux orienter les citoyens
La mise en place d’un centre d’appel numérique avancé répond à un besoin clé : aider rapidement les citoyens à savoir où aller, quand consulter et quelles démarches entreprendre.
Le téléphone, complété par SMS, messageries et chatbot, garantit un accès inclusif, notamment pour les populations éloignées ou peu à l’aise avec le digital.
Grâce à un triage structuré et un routage intelligent, le centre limiterait les déplacements inutiles, désengorgerait les urgences et accélérerait l’accès au bon niveau de soins : première ligne, spécialistes, maternité ou santé mentale.
Il renforcerait également la confiance des citoyens en diffusant une information fiable et homogène, particulièrement utile en période de crise sanitaire.
Une ambition de longue date, renforcée par la crise du Covid
Selon le rapport Health Systems Review : The Post COVID-19 Situation in Tunisia, publié en mars 2024, la Tunisie reste en dessous des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé en matière de ratio de personnel soignant pour 10 000 habitants.
Ce rapport est issu d’une collaboration entre l’équipe Right to Health program du Social and Economic Justice Unit de l’Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR), African Alliance, International Alert – Tunisia, avec Skander Essafi comme chercheur en chef.
La crise du Covid-19 a mis en lumière ces faiblesses persistantes et renforcé l’engagement de l’État en faveur du numérique.
Le Plan National Stratégique Tunisie Digitale 2020 a ainsi érigé la santé numérique comme axe stratégique, avec plusieurs projets structurants : système national d’information sanitaire, dossiers médicaux électroniques, cartes de santé pour unifier l’identité sanitaire, télémédecine dans plusieurs gouvernorats, et même l’annonce d’un « hôpital numérique » entièrement digital, destiné à être étendu à d’autres régions.
De l’annonce à l’exécution : le défi décisif
À l’issue de la réunion avec le PDG de Tunisie Télécom, le ministre de la Santé a salué l’engagement de l’opérateur public dans l’appui technique et logistique du projet.
Reste désormais l’étape la plus complexe : passer des annonces à l’exécution.