Alors que de nombreux pays africains accélèrent la numérisation de leurs registres d’état civil, de leurs processus électoraux et de leurs services publics, la biométrie s’impose progressivement comme un pilier central de l’État numérique. Pourtant, ce secteur stratégique reste largement dominé par des entreprises étrangères, tandis que les acteurs africains peinent encore à s’imposer comme leaders.
Dans son rapport « Biometrics and digital identification systems in Africa », publié en novembre 2025, l’Atlantic Council indique que 49 pays africains disposent d’au moins un système biométrique opérationnel. Ces technologies jouent désormais un rôle clé dans la gestion de l’identité, la sécurisation des élections, le contrôle des frontières ou encore l’enregistrement des cartes SIM.
De son côté, le centre de recherche CIPESA (Collaboration on International ICT Policy for East and Southern Africa), dans une étude publiée en 2024 intitulée « Biometrics and Digital Identity in Africa », observe une adoption de plus en plus rapide de la collecte et du traitement des données biométriques. Cette dynamique accompagne la transition des identités papier vers des identités entièrement numériques.
Un marché jugé stratégique par les bailleurs et think tanks
Plusieurs institutions internationales considèrent aujourd’hui la biométrie comme un levier majeur de développement. Le McKinsey Global Institute estimait dès 2019 qu’une couverture complète de l’identité numérique pourrait générer, d’ici 2030, une valeur économique équivalente à 3 à 13 % du PIB d’un pays, à condition que ces systèmes soient largement adoptés et associés à des usages à forte valeur ajoutée.

CIPESA souligne que des programmes publics jugés critiques — tels que l’état civil, les cartes nationales d’identité, les registres électoraux, les passeports électroniques ou encore l’enregistrement obligatoire des cartes SIM — reposent de plus en plus sur des identifiants biométriques.
L’Atlantic Council décrit cette évolution comme une transformation profonde de l’architecture de l’identité et de la citoyenneté en Afrique, la biométrie devenant un socle d’accès à de nombreux services.
Des projets nationaux largement confiés à des fournisseurs étranger
Sur le terrain, cette montée en puissance se traduit par une multiplication de projets nationaux, souvent mis en œuvre avec l’appui de partenaires internationaux. Selon l’Atlantic Council, l’écosystème biométrique africain reste dominé par des entreprises technologiques étrangères.
Des groupes comme Idemia et Thales (France), Semlex (Belgique), Veridos (Allemagne) ou Huawei (Chine) fournissent fréquemment les infrastructures, les équipements et les algorithmes essentiels à ces systèmes.
Ces projets sont généralement financés par des prêts d’institutions internationales, notamment la Banque mondiale, ce qui contribue à créer des formes de dépendances structurelles dans la gouvernance des données et les procédures de passation des marchés.
Un exemple notable est le programme Nigeria Identity for Development (ID4D), soutenu par la Banque mondiale, en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD) et la Banque européenne d’investissement (BEI). Doté d’un budget d’environ 430 millions de dollars, ce projet piloté par la Commission nationale nigériane de gestion des identités (NIMC) vise à délivrer au moins 59 millions de numéros d’identification nationaux (NIN) d’ici le 31 décembre 2026.
Des entreprises africaines présentes, mais rarement décisionnaires
CIPESA note également que plusieurs États africains s’appuient sur des partenariats public-privé et sur des intégrateurs locaux pour le déploiement des systèmes d’enrôlement et de gestion des données, sans pour autant que ces acteurs contrôlent les plateformes centrales.
L’Atlantic Council cite certaines entreprises africaines ou implantées sur le continent, telles que Margins (Ghana), Seamfix (Nigeria) ou BioRugged (Afrique du Sud). Ces sociétés fournissent des kits biométriques, des services d’intégration ou encore des solutions d’enregistrement sur le terrain.

Cependant, le think tank souligne que ces acteurs restent souvent cantonnés à un rôle de sous-traitants de grands groupes internationaux. Aucune entreprise africaine n’a encore atteint le niveau d’influence, de capacité de recherche et développement ou de poids politique des principaux fournisseurs européens.
Enjeux : souveraineté, sécurité et cadre juridique
Cette domination étrangère soulève plusieurs risques. L’Atlantic Council met en garde contre des dépendances durables susceptibles de compromettre la souveraineté des données, la sécurité nationale et le respect des droits humains.
L’organisation souligne que le contrôle externe des infrastructures biométriques peut déplacer le pouvoir décisionnel hors des institutions nationales et accroître les risques de surveillance ou de mauvaise utilisation.
CIPESA insiste également sur des dérives possibles : surveillance de masse, fuites de données, vols d’identité ou exclusion de certaines populations, notamment en raison de cadres juridiques insuffisants.
Bien que 37 pays africains disposent de lois sur la protection des données, plusieurs de ces textes restent jugés trop faibles, sans garanties solides comme l’existence d’autorités de contrôle réellement indépendantes.
Vers un rééquilibrage possible
Pour réduire ces vulnérabilités, l’Atlantic Council recommande plusieurs pistes : renforcer les législations sur la protection des données, garantir l’indépendance des organes de contrôle, et inclure systématiquement dans les futurs contrats des exigences de transparence, de contenu local et de transfert de compétences.