AFRINIC est la seule institution habilitée à distribuer les ressources de numérotation Internet pour l’Afrique et l’océan Indien. Lorsque cette institution est affaiblie, l’Afrique ne perd pas seulement un service administratif. Elle perd également son contrôle sur la couche la plus fondamentale de son infrastructure numérique : la capacité des réseaux, des services publics et des entreprises à obtenir les adresses IP qui rendent la connectivité routable et traçable. La crise actuelle de l’organisation, largement alimentée par un différend concernant environ 6,2 millions d’adresses IPv4 attribuées à Cloud Innovation Ltd, relève donc de la même catégorie que les autres risques stratégiques liés aux infrastructures. Il s’agit d’une question de souveraineté, de résilience et d’intégrité de la gouvernance mondiale, et non d’une querelle technique entre ingénieurs.
Les faits essentiels ne sont pas dissimulés. AFRINIC a déclaré publiquement, dans un communiqué de 2022 et un communiqué de presse concomitant, que Cloud Innovation Ltd, société enregistrée aux Seychelles et détenue et contrôlée par un ressortissant chinois, Lu Heng, avait reçu 6,2 millions d’adresses IPv4 en vertu d’un accord de service d’enregistrement. AFRINIC affirme avoir par la suite identifié des violations de cet accord, engagé des procédures contractuelles et fait depuis lors face à une vague de contentieux à Maurice, liée à ses efforts pour enquêter et récupérer ces ressources. Cloud Innovation conteste la version d’AFRINIC, et les questions de fond restent devant les tribunaux. Mais la portée stratégique de cette affaire est déjà manifeste. Un seul membre, grâce à l’incorporation offshore, à la rareté des ressources et à des pressions procédurales, est parvenu à placer une part importante de l’espace IPv4 restant en Afrique au cœur d’un bras de fer institutionnel.
La communauté internationale de la gouvernance d’Internet n’a pas considéré cette affaire comme un simple différend local. En 2021, l’American Registry for Internet Numbers (ARIN) a publié une évaluation exceptionnellement directe des conséquences de ce litige sur la stabilité du système d’enregistrement des numéros Internet. L’ARIN a averti qu’une requête déposée dans le cadre de cette procédure avait gelé les comptes bancaires d’AFRINIC, risquant de perturber son fonctionnement. L’ARIN a également indiqué avoir examiné les schémas de routage et conclu que la grande majorité des 6,2 millions d’adresses n’étaient pas utilisées en Afrique, des routes plus spécifiques étant annoncées depuis des réseaux situés à Hong Kong et aux États-Unis. Ces affirmations sont contestées, et les données de routage doivent toujours être interprétées avec rigueur. Néanmoins, l’intervention de l’ARIN est importante car elle constitue un enjeu de gouvernance. Une AFRINIC déstabilisée représente un risque systémique, et non un simple désagrément régional. L’ analyse publique de l’ARIN en témoigne .
En juillet 2025, l’ICANN a clarifié sa position. Dans une lettre ouverte adressée au gouvernement mauricien et à l’administrateur judiciaire d’AFRINIC, l’ICANN a rappelé aux autorités que les ressources de numérotation Internet sont détenues dans un cadre public et sont mises à disposition au profit de la communauté mondiale et de la région desservie par le registre. L’ICANN a souligné que la valeur d’un registre d’enregistrement régional (RIR) réside dans la distribution des ressources conformément à une politique établie, et non dans leur traitement comme des actifs, et que la fonction de registre ne peut être exercée au profit d’un seul créancier ou membre. Autrement dit, le différend ne porte pas uniquement sur l’attribution des ressources. Il s’agit de savoir si les fondements institutionnels du modèle RIR peuvent résister à une pression soutenue, alimentée par les incitations à la rareté et les batailles juridiques.
Les instruments contractuels d’AFRINIC renforcent ce cadre de confiance publique. Le contrat de service d’enregistrement standard décrit AFRINIC, dans son préambule, comme une entité à but non lucratif et non commerciale, accréditée au titre de l’ICP 2 pour attribuer des ressources numériques dans la région et habilitée à jouer un rôle de gouvernance pour la communauté Internet africaine. Le contrat stipule également explicitement que les ressources numériques ne constituent pas une propriété, que le droit du demandeur est un droit d’utilisation exclusif limité par un besoin justifié, et que toute violation peut entraîner l’obligation de remédier à la situation et de restituer les ressources concernées. Ces clauses ne sont pas de simples formules juridiques standard. Elles constituent le mécanisme opérationnel par lequel le système d’enregistrement traduit les normes politiques en obligations exécutoires.
Le cadre réglementaire est tout aussi important. Les politiques d’AFRINIC relatives à l’attribution et au transfert d’adresses IPv4, notamment son cadre évolutif pour les transferts intra-régionaux et inter-RIR, visent à garantir que l’émission d’adresses reste liée aux besoins des régions de service tout en autorisant une mobilité contrôlée lorsque la politique le permet. La Politique mondiale d’attribution des blocs IPv4 aux registres Internet régionaux explique comment l’espace d’adressage est distribué de l’IANA aux RIR, tandis que les directives d’AFRINIC sur le transfert de ressources et son cadre de politique de transfert ratifié définissent les conditions des transferts légaux. Le principe fondamental de cet accord institutionnel est que la rareté est gérée par des responsables régionaux, et non par des accaparements transfrontaliers opportunistes. Si cet accord est contesté devant les tribunaux, c’est la légitimité de l’ensemble du système de gouvernance qui est en jeu.
Rareté, marchés et gouvernance de l’IPv4
Les adresses IP sont souvent décrites comme des « nombres » au sens technique du terme, mais il est plus juste de les comprendre comme des identifiants routables permettant aux réseaux d’échanger du trafic via un protocole global partagé. La présentation des ressources d’adressage numérique de l’IANA explique la distinction fondamentale entre IPv4, le système d’adressage 32 bits déployé en 1983, et IPv6, le système plus récent conçu pour offrir un espace d’adressage beaucoup plus important. Le monde vit depuis des années dans un contexte hybride, IPv4 restant dominant dans de nombreux environnements opérationnels malgré la croissance d’IPv6. De ce fait, la rareté des adresses IPv4, suite à l’épuisement du pool gratuit de l’IANA en 2011, est devenue un problème d’économie politique. Les blocs d’adresses fonctionnent de plus en plus comme des actifs négociables, et la tentation d’arbitrer les différences de politiques entre les régions s’est accrue.
L’Afrique est entrée dans cette ère de pénurie avec un déficit structurel. Pour des raisons historiques, l’Internet de ses débuts a attribué d’importants blocs d’adresses aux organisations et aux réseaux d’Amérique du Nord et d’Europe bien avant que la connectivité africaine ne se développe à grande échelle. AFRINIC a souligné à plusieurs reprises que l’Afrique ne détient qu’une faible part des ressources IPv4 mondiales. Dans son communiqué de presse de 2022, le registre a indiqué que la part allouée à l’Afrique représente moins de 6 % du pool mondial d’adresses IPv4. Il ne s’agit pas d’une critique morale, mais d’un constat empirique qui détermine le coût de la connectivité africaine, notamment sur les marchés où la transition vers l’IPv6 reste inégale et où les opérateurs doivent maintenir la connectivité IPv4 pour assurer l’interopérabilité. Lorsque 6,2 millions d’adresses IPv4 se retrouvent bloquées par des litiges et des allégations d’utilisation hors région, l’impact n’est pas théorique. Il affecte directement la capacité de la région à développer ses réseaux, à héberger des services et à réduire sa dépendance aux intermédiaires externes.
La rareté des adresses IPv4 a également brouillé la frontière entre la gouvernance des registres et la gouvernance du marché. Le système RIR a été conçu autour d’une allocation basée sur les besoins, les transferts n’étant autorisés que sous certaines conditions, notamment pour éviter une rotation rapide des adresses. L’aperçu comparatif des politiques de la Number Resource Organization (NRO) montre comment chaque RIR encadre les transferts par le biais d’exigences de zone de service, de la justification des besoins et de délais d’attente, les transferts interrégionaux n’étant autorisés que lorsqu’il existe des politiques de réciprocité. Cependant, à mesure que la rareté s’est accentuée, la logique du marché a commencé à prévaloir. Geoff Huston, de l’APNIC, a observé dans son analyse de l’adressage IP de 2021 que la notion d’« allocation » est de plus en plus difficile à définir, car les adresses font également l’objet d’échanges entre réseaux, s’apparentant à une vente. Il a averti que, à long terme, cela pourrait entraîner soit un déploiement accéléré d’IPv6, soit une fragmentation accrue du réseau. Dans les deux cas, les choix de gouvernance d’une région peuvent avoir des répercussions négatives sur l’ensemble des autres.
Les accords de location d’adresses IPv4 posent problème dans ce contexte, car ils permettent de transférer le contrôle opérationnel de l’espace d’adressage sans pour autant transférer le statut de titulaire. Les recommandations de l’ARIN de 2023 sur la location d’adresses IPv4 expliquent pourquoi cette pratique soulève des questions de politique et de risques. La location n’octroie pas de droits d’enregistrement permanents au locataire, ne garantit pas l’autonomie du réseau et ne peut servir de justification pour obtenir des adresses conformément à la politique de l’ARIN. L’ARIN précise que si des éléments indiquent que des adresses ont été obtenues uniquement à des fins de location au moyen d’informations fausses ou trompeuses, le registre peut lancer un examen des ressources pouvant mener à la révocation. Ces préoccupations ne sont pas propres aux États-Unis. Elles reflètent un consensus plus large au sein des RIR (Registre des Inventeurs de Dispositifs) selon lequel les adresses IPv4, rares, ne devraient pas être acquises sous couvert de prestation de services, puis monétisées comme un bien indépendant.
Comment 6,2 millions d’adresses sont devenues une crise de gouvernance
Le chiffre de 6,2 millions n’est pas un slogan. L’ARIN a documenté que Cloud Innovation a reçu ces adresses d’AFRINIC en quatre attributions distinctes, effectuées entre 2013 et 2016. L’ARIN a répertorié les blocs suivants : 154.80.0.0/12 (attribué le 24 juillet 2013), 45.192.0.0/12 (attribué le 1er décembre 2014), 156.224.0.0/11 (attribué le 22 décembre 2015) et 154.192.0.0/11 (attribué le 16 septembre 2016). Au total, ces préfixes représentent 6 291 456 adresses IPv4, soit environ 6,2 millions. Cette précision est importante car elle illustre l’ampleur du problème. Il ne s’agit pas d’attributions marginales en marge du pool d’AFRINIC, mais d’une quantité continentale d’espace d’adressage, caractéristique d’une époque de rareté.
Comment ce différend a-t-il éclaté des années plus tard ? Selon ARIN, un tournant décisif se situe en 2020, lorsqu’AFRINIC a mené un audit de son registre et a demandé des informations complémentaires à Cloud Innovation concernant l’utilisation des numéros précédemment attribués. Le communiqué de presse d’AFRINIC indique que l’entreprise a signalé à Cloud Innovation des violations de l’accord de service d’enregistrement en juin 2020 et a entamé des procédures contractuelles en mars 2021, les violations constatées n’ayant pas été corrigées. Le litige qui s’en est suivi a des répercussions non seulement sur l’attribution des numéros, mais aussi sur la stabilité de la gouvernance, notamment par le biais de procédures judiciaires ayant affecté les élections et les opérations financières. AFRINIC tient à jour une liste publique des affaires judiciaires et a publié une FAQ sur les litiges afin d’aider la communauté à suivre l’évolution de la situation.
La stratégie de Cloud Innovation met également en lumière une vulnérabilité du modèle RIR. Une société constituée aux Seychelles est, sur le papier, intégrée à la région de service AFRINIC. Cela peut être parfaitement légitime. Le problème survient lorsque la présence légale masque la réalité opérationnelle et lorsqu’un système de gouvernance régionale peut servir à obtenir d’importantes allocations dont la valeur économique principale est réalisée hors de la région. En période de pénurie, un bloc d’adresses peut générer des revenus par le biais de contrats de location sans contribuer au développement des infrastructures régionales. ARIN a indiqué que Cloud Innovation a précisé qu’elle « loue » principalement l’espace d’adressage IP à des tiers plutôt que de l’utiliser pour fournir directement des services de connectivité. Si cela s’avère exact, et si la location a lieu principalement hors d’Afrique, alors cette structure fonctionne comme une forme d’extraction de ressources numériques, dissimulée derrière le respect des juridictions.
C’est pourquoi je qualifie Cloud Innovation et les structures similaires de chevaux de Troie, non pas parce que l’incorporation offshore est illicite en soi, mais parce qu’elle permet à un acteur d’intégrer une communauté de gouvernance sous couvert des critères d’adhésion formels, tout en poursuivant une stratégie économique contraire à l’intérêt public du pool de ressources. Le cheval de Troie, dans ce contexte, n’est pas la Chine en tant qu’État. Il s’agit d’un modèle économique hérité de l’ère de la rareté, qui transforme des ressources publiques gérées régionalement en actifs monétisés à l’échelle mondiale, puis instrumentalise les tribunaux pour restreindre le pouvoir de contrôle de l’autorité de gestion. Le risque n’est pas théorique. Il est manifeste dans les faits déjà consignés par AFRINIC, ARIN et ICANN.
L’expression la plus flagrante de ce risque a été le recours à des mesures juridiques extrêmes contre une institution d’intérêt public. En juillet 2025, j’ai coordonné un mémoire d’amicus curiae devant la Cour suprême de Maurice, dans l’affaire n° SC/COM/PET/000508/2025, en réponse à la requête de Cloud Innovation visant à liquider AFRINIC. Ce mémoire soutenait qu’AFRINIC n’est pas une entreprise ordinaire et que sa liquidation créerait un vide institutionnel compromettant la sécurité du routage, l’intégrité du registre et la continuité opérationnelle dans plus de 50 pays. Il soulevait également une question fondamentale d’équité : un requérant sollicitant la mesure la plus irréversible ne devrait pas pouvoir se prévaloir de conditions qu’il a lui-même contribué à créer par des procédures contentieuses interminables et des manœuvres dilatoires. Le mémoire s’appuyait notamment sur la lettre de l’ICANN du 16 juillet 2025, qui établissait un lien explicite entre les difficultés rencontrées par AFRINIC et des ingérences prolongées, et soulignait la nature publique des ressources de numérotation. L’objectif n’était pas de débattre publiquement du fond de l’affaire. Il s’agissait de s’assurer que la Cour comprenne que la réparation demandée aurait des répercussions bien au-delà des parties présentes.
Ce point est étayé par l’architecture de gouvernance du système d’enregistrement lui-même. Le statut d’AFRINIC en tant que Registre Internet Régional (RIR) n’a pas été octroyé sous forme de concession commerciale. Il a été reconnu à l’issue d’un processus d’évaluation documenté par l’IANA et l’ICANN, notamment par le rapport de l’IANA accompagnant la reconnaissance d’AFRINIC en 2005. Les critères d’établissement et de maintien d’un RIR sont définis dans l’ICP 2 , qui met l’accent sur l’échelle, le soutien de la communauté, la neutralité et la responsabilité comme conditions essentielles pour éviter la fragmentation des adresses. Le système repose également sur une compréhension partagée, codifiée dans des références telles que la RFC 7020 , qui décrit le système d’enregistrement des numéros Internet comme une fonction mondiale coordonnée. Lorsqu’un registre est déstabilisé, la conséquence ne se limite pas à des retards d’attribution. Elle entraîne une érosion de la confiance dans le modèle coordonné qui garantit l’interopérabilité du réseau de numérotation d’Internet.
La crise africaine doit également être analysée sous l’angle géopolitique, à l’instar de ce que font déjà les décideurs politiques pour les ressources physiques. Dans le domaine des minéraux critiques, l’Afrique est largement reconnue comme une zone stratégique. La concentration de l’offre, tant au niveau de l’extraction que du traitement, lui confère un pouvoir industriel et diplomatique considérable. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a alerté sur cette forte concentration du traitement, soulignant que la Chine est le premier raffineur pour 19 des 20 minéraux stratégiques, avec une part de marché moyenne de 70 %. Concernant les terres rares, l’AIE estime que la Chine représentait environ 60 % de la production minière mondiale en 2024 et près de 91 % des activités de séparation et de raffinage. Ces données sont détaillées dans le commentaire de l’AIE sur les contrôles à l’exportation pour 2025 et dans ses Perspectives mondiales sur les minéraux critiques . Ces chiffres sont importants car ils illustrent comment l’accès à l’amont peut se transformer en pouvoir en aval, conjugué à une politique industrielle et au contrôle des points névralgiques.
Des minéraux critiques aux ressources numériques critiques
En Afrique, la présence des entreprises chinoises dans les secteurs du cobalt, du cuivre et du lithium est devenue particulièrement significative. La participation de 80 % de CMOC dans la mine de Tenke Fungurume en RDC est régulièrement citée comme un exemple emblématique, notamment dans l’analyse du Centre pour l’Afrique sur la stratégie chinoise en matière de minéraux critiques sur le continent . Zijin Mining détient une participation importante dans le complexe cuprifère de Kamoa Kakula, décrit à la fois par Zijin et par Ivanhoe Mines . Concernant le lithium, Reuters a rapporté en 2021 que Zhejiang Huayou Cobalt avait conclu un accord pour acquérir la mine d’Arcadia au Zimbabwe pour 422 millions de dollars, dans le cadre d’une stratégie visant à sécuriser l’approvisionnement en minéraux pour les batteries, indispensable à la croissance du marché des véhicules électriques. Ces actifs s’inscrivent dans des réseaux plus vastes de finance, d’infrastructures et de diplomatie d’État, notamment l’initiative chinoise « la Ceinture et la Route » et son extension numérique, souvent qualifiée de « Route de la Soie numérique » dans des publications telles que le rapport du Council on Foreign Relations intitulé « La Route de la Soie numérique de la Chine et l’avenir technologique de l’Afrique » .
L’analogie avec les ressources minérales a ses limites. Les ressources de numérotation Internet ne sont pas extraites du sol, et le système RIR n’est pas un marché de matières premières. Cependant, la logique géopolitique sous-jacente est similaire. Dans les deux cas, une ressource rare ou stratégiquement cruciale est à la base de la puissance industrielle et sécuritaire moderne. Dans les deux cas, le contrôle des cadres d’allocation et d’application est aussi important que la propriété. Les minéraux sont indispensables à la fabrication des batteries, des semi-conducteurs et de l’armement. Les ressources de numérotation Internet sont essentielles au routage, à l’extension des services, à l’hébergement cloud et à la capacité d’exploiter des réseaux mondiaux. Lorsque les institutions africaines ne parviennent pas à faire respecter les règles de gouvernance face à des stratégies juridiques et commerciales bien financées, le continent risque de reproduire la même asymétrie structurelle : une présence en amont sans contrôle en aval.
C’est là que la nationalité des acteurs clés prend toute son importance et que la diplomatie doit être explicite. Les déclarations publiques d’AFRINIC décrivent Cloud Innovation comme étant détenue et contrôlée par un ressortissant chinois. ARIN, quant à elle, affirme que Cloud Innovation opère depuis les Seychelles sous le contrôle de Lu Heng, qui réside principalement à Hong Kong. Il s’agit là d’allégations factuelles émanant d’institutions reconnues dans le système des registres. Elles ne prouvent pas, à elles seules, une intervention étatique. Mais elles soulèvent inévitablement la question de la responsabilité de l’État et de ses intérêts en matière de réputation. Si le discours officiel de la Chine en Afrique repose sur le bénéfice mutuel et le respect de la souveraineté, alors Pékin a tout intérêt à ce que les acteurs chinois ne deviennent pas emblématiques de l’extractivisme numérique. À ce jour, je n’ai constaté aucune déclaration publique des autorités de régulation chinoises concernant le différend relatif à AFRINIC ou la question de la gouvernance régionale. Le silence n’est pas une preuve d’intention, mais il n’est pas non plus neutre. Il laisse la charge de la défense institutionnelle aux acteurs africains et à la communauté mondiale des registres, qui a déjà manifesté son inquiétude.
Dans ce contexte, la demande de restitution ne vise pas la confiscation, mais le rétablissement de l’intégrité du régime de confiance publique. La lettre ouverte de l’ICANN précise que les ressources de numérotation ne sont pas la propriété des registres et, par conséquent, ne constituent pas une propriété privée au sens conventionnel du terme. Il s’agit de ressources déléguées, détenues sous réserve du respect des politiques en vigueur. Le communiqué de presse d’AFRINIC présente le différend comme une action coercitive fondée sur des violations présumées de contrat et une utilisation hors du cadre autorisé. L’analyse d’ARIN suggère que le routage et la location de numéros hors région ont pu compromettre l’objectif pour lequel les ressources ont été émises, et elle souligne explicitement que les tribunaux devront examiner s’il y a eu fraude à l’origine. Les tribunaux détermineront en dernier ressort les recours contractuels et légaux. La logique est toutefois simple : si les preuves démontrent une utilisation soutenue hors de la région et si le registre a entamé des procédures contractuelles de révocation des ressources, l’intérêt public devrait exiger que ces ressources soient restituées à AFRINIC pour réémission au sein de la région, dans le respect des procédures légales.
La restitution comme impératif diplomatique et de gouvernance
La restitution permettrait également de réduire le risque systémique. Plus des millions d’adresses restent litigieuses, plus la crise perturbe la gouvernance d’AFRINIC et plus elle mine la confiance dans le modèle des RIR. Il devient plus difficile d’organiser des élections crédibles, d’assurer la continuité financière et de faire respecter les accords relatifs aux ressources sans craindre de représailles opérationnelles. ARIN a noté que les RIR disposent d’un Fonds commun de stabilité des RIR destiné à garantir la continuité opérationnelle en cas de circonstances exceptionnelles. Ce fait est révélateur. Le système international s’attend à ce que la stabilité des RIR soit menacée et a mis en place des mécanismes de contingence. L’objectif politique devrait être d’empêcher que ces mécanismes ne se substituent durablement à la santé institutionnelle en Afrique.
L’expression « AFRINIC appartient à l’Afrique » est parfois perçue comme une simple rhétorique politique. Sur le plan institutionnel, il s’agit d’une proposition de gouvernance. AFRINIC a été créé pour permettre à une région historiquement sous-représentée dans la coordination technique de gérer ses propres ressources numériques grâce à une politique élaborée par la communauté. C’est le sens de la gouvernance régionale dans le cadre du Protocole de Paris sur la connectivité (IPC 2). Lorsqu’un registre régional est déstabilisé, la région perd bien plus que des adresses. Elle perd sa légitimité à s’exprimer dans les débats internationaux sur la numérotation, notamment au sein de l’Organisation de soutien aux adresses, de l’Organisation des ressources numériques et des processus de révision en cours de l’IPC 2. C’est pourquoi la crise d’AFRINIC devrait préoccuper les ministères des Affaires étrangères africains, les organismes de réglementation et les organisations régionales, et pas seulement les opérateurs de réseau. La gouvernance de la propriété intellectuelle fait désormais partie intégrante de la diplomatie.
La souveraineté numérique, en ce sens, n’exige ni isolement ni hostilité. Elle requiert des institutions crédibles et des règles prévisibles. Les acteurs africains ont de solides raisons d’approfondir leur coopération avec leurs partenaires internationaux, notamment la Chine, l’Europe et les États-Unis, en matière de connectivité, de normes et de cybersécurité. Cependant, cette coopération n’est durable que si le socle de coordination est protégé de toute instrumentalisation. Si l’espace IPv4 africain peut être exploité comme une marchandise spéculative par des acteurs extérieurs ou par des structures offshore qui monétisent les ressources hors de la région, alors le développement numérique de l’Afrique devient dépendant des marchés extérieurs et du pouvoir de négociation de ceux qui peuvent paralyser les institutions régionales par la voie judiciaire. Il ne s’agit pas d’une conséquence technique, mais d’une vulnérabilité stratégique.
La question est désormais de savoir si la communauté internationale des registres et les décideurs politiques africains sont prêts à faire de ce sujet une priorité stratégique. Le besoin immédiat est une protection institutionnelle. Les tribunaux et les autorités de régulation doivent reconnaître l’intérêt public de la fonction d’AFRINIC et éviter les mesures correctives qui démantèleraient ou immobiliseraient le registre. Parallèlement, il est nécessaire d’assurer la restitution et la responsabilité. L’espace d’adressage délégué au développement africain doit être restitué à l’Afrique lorsqu’il existe des preuves crédibles de violation contractuelle et d’utilisation hors de la région, dans le respect des procédures légales. À plus long terme, il est nécessaire de renforcer la gouvernance. AFRINIC doit consolider ses instruments de conformité, améliorer la transparence et rétablir la confiance avec ses membres afin que l’application des règles soit perçue comme légitime et non comme un acte politique. Enfin, l’engagement diplomatique de l’Afrique avec la Chine doit évoluer au-delà du financement des infrastructures vers des normes claires de non-extraction numérique, où la coopération ne se traduit pas par une appropriation discrète de ressources numériques critiques.
Si l’économie minière nous enseigne quelque chose, c’est que la souveraineté se mesure aux points de passage stratégiques. Dans l’économie numérique, les adresses IP constituent l’un de ces points de passage. La crise d’AFRINIC nous alerte sur le fait que la frontière stratégique de l’Afrique englobe désormais des ressources invisibles, inscrites dans les protocoles et les registres. Protéger ces ressources, ainsi que les institutions qui les gèrent, est une condition indispensable pour que l’Afrique puisse exercer son pouvoir d’action dans un contexte d’accélération de la compétition géopolitique.
Source:CircleID